Ciberlegenda Número 6, 2001
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Communication et communautés en réseau |
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Milton
Campos http://www.fas.umontreal.ca/COM/Interactiva/Index.htm Résumé
Cet
article essaie de démontrer le besoin d’une éthique de la
communication en réseau fondée sur les notions du respect et de l’autorité
d’un côté, et sur des mécanismes sociocognitifs de l’autre. Nous y
discutons une nouvelle formulation théorique dans le but d’expliquer
les processus interactionnels en réseau, notamment dans les communautés
d’apprentissage, de pratique et d’intérêt mises sur pied grâce à
l’utilisation de la technologie de systèmes asynchrones de forums. Ancré
sur une esquisse d’un modèle de la communication en réseau, l’article
essaie d’analyser comment des notions d’ordre moral s’appliquent
dans les contextes sociocognitifs de la communication en réseau, quelles
en sont les conséquences pour la constitution des communautés, et
renseigne les individus ouverts au sujet de l’interprétation des mots
pluriels qui s’ajustent selon le contexte.
Introduction
L’intégration
des réseaux informatiques dans tous les domaines de la société
contemporaine a créé des nouvelles formes d’échange et de partage de
significations. Avant l’avènement des espaces de communication électronique,
comme le courriel et l’Internet, la négociation du sens était
exclusivement l’affaire de rencontres personnelles face-à-face ou par téléphone,
ou par lettres et télégrammes. Dans ces deux cas, les perceptions
passent par les sens d’une façon directe : on peut voir l’interlocuteur
et entendre sa voix. La communication numérique, surtout écrite – et
l’augmentation des éléments multimédias qui s’annonce – impose un
autre langage de communication. Ce langage, malgré l’optimisme des
enthousiastes, ouvre un univers parallèle, et son intégration aux mécanismes
cognitifs, affectifs et perceptifs n’est pas du tout évidente. Les
contraintes imposées par la numérisation demandent des nouvelles formes
de représentation des significations et de négociation du sens dans le
processus de communication. Cet
article vise à discuter des nouvelles formes de représentation de
significations et de négociation du sens, bref, les formes d’interaction
humaine qui émergent de l’utilisation de forums asynchrones, un des
systèmes de communication en réseau. Les forums de discussion posent à
la fois des défis importants et des changements majeurs dans le processus
d’implantation de la communication en réseau. Ils exigent des nouvelles
stratégies d’intervention et de participation, des formes spécifiques
d’échange, et surtout, une adaptation à l’environnement numérique
des mécanismes de représentation construits pour répondre aux défis
communicationnels des relations en face-à-face. De plus, le codage
sous-jacent au design des interfaces présente des défis
communicationnels non-négligeables avec des conséquences pratiques pour
la constitution des groupements humains.
D’abord,
nous présentons quelques éléments d’ordre théorique nés de notre réflexion
sur les résultats de recherches menées au Canada sur la communication en
réseau par le moyen de forums asynchrones. Il s’agit d’une esquisse
d’un modèle de nature topologique que nous croyons prometteur pour l’étude
des interactions sociales en réseau. Deuxièmement, nous présentons
quelques typologies de communautés en réseau qui résument les
principaux efforts que nous avons déployés afin de comprendre cette
nouvelle réalité. Finalement, nous discutons des éléments éthiques
qui sont, à notre avis, très importants pour l’avancement de la réflexion
sur les communautés créées grâce aux systèmes de communication
humaine fondés sur les nouvelles technologies de l’information et de la
communication. Communication
en réseau
Le
message, c’est le codage
Un
des défis les plus remarquables de l’ère numérique est la formulation
de modèles capables de représenter la complexité des nouvelles formes
de communication et le renouvellement des relations humaines rendu
possible grâce aux nouvelles technologies. La plupart des études en
communication sont encore focalisées sur l’idée de la médiation.
Cette notion, née de la formulation de la théorie mathématique de l’information,
a créé les conditions préalables pour l’avènement de la pensée médiatrice
de McLuhan. L’idée sur laquelle le médium est le message (McLuhan,
1993) s’est transformé dans un paradigme. Sans avoir l’intention de
remettre en question la valeur incontestable des idées socio-historiques
qui ont inspiré des centaines de chercheures et de chercheurs en
communication pendant une quarantaine d’années, le fait est que la numérisation
des systèmes de communication impose un changement sur la nature du
questionnement sur qu’est ce qu’un « médium ». Inspirée
de la tradition macluhanienne, on trouve, par exemple, la notion de la
communication médiatisée par ordinateurs (CMC – computer-mediated
communication). Cette notion, à notre avis, souffre d’un manque de précision.
Il faut savoir de quoi l’on parle : de la rétroaction des systèmes
intelligents (humain-ordinateur) ou de la communication humaine (entre
humains) ? Ou des deux ? Le phénomène de l’interaction sociale en
réseau pose des défis nouveaux parce que la médiation n’est pas celle
de la machine mais plutôt des possibilités
d’échange et de partage signifiants résultants du codage informatique.
Dans l’ère numérique, jusqu’à un certain niveau, le
message, c’est le codage, parce que les codes définissent les
possibilités sémantiques et pragmatiques sans préciser, bien sûr, les
contenus culturels. Le
« médium », par conséquent, n’est qu’une entité de l’ère
de la communication unidirectionnelle. Les
réseaux changent radicalement tout : les efforts de la globalisation
des structures politiques et économiques n’est que l’emblème de la
logique numérique du codage. Les arborescences sont hiérarchiques :
il y a toujours un dossier supérieur qui coordonne les fichiers subordonnés
et l’administration des réseaux suppose aussi toujours la possibilité
de définir les privilèges selon le statut des personnes, devenues des
« usagers ». Les personnes qui ont déjà vécu des processus
de mise sur pied de réseaux informatiques dans les organisations où
elles travaillent doivent avoir au moins une idée vague sur ce monde de
privilèges définis par les sacerdoces du codage. L’autorité se déplace
du savoir politique au savoir informatique, et quand ces deux castes se
rejoignent, la démocratie et l’accès à l’information peuvent être
mis en danger. Les réseaux sont l’antinomie de la liberté : ils
promeuvent des possibilités extraordinaires de partage et de
collaboration (des processus interactionnels libres) tout en créant une
chaîne de différences définies par les détenteurs du pouvoir
informatique (les privilèges selon le statut de l’« usager »).
La figure ci-dessous essaye de représenter l’échelle des
langages numériques par rapport au niveau de formalisation. Cette échelle
est analogue aux niveaux de contrôle de significations exercés par les
« sacerdoces » du savoir informatique. Au centre de la
possibilité du virtuel, nous rencontrons les langages des machines et des
protocoles, contrôlés par les connaisseurs du code Booléen capables de
les concevoir. Ces codes sont strictement formels, avec un niveau sémantique
zéro. Exemple : le code binaire à l’arrière de la touche
« A » du clavier est 10000001. Au milieu, nous
rencontrons les langages intermédiaires : des plus complexes (les
codes de base comme BASIC, COBOL, C, etc.) à ceux dérivés de protocoles
de communication comme l’HTML. Ici, nous avons des codes qui partent
d’un niveau sémantique presque zéro aux beaucoup moins formels.
Exemple : effacer un pointeur - pour faire cette action, nous devons
utiliser la première ligne du code C++ de la façon suivante :
« int slen = strlen ( cur_line->text ) ». On peut reconnaître
« cur » (première syllabe du mot anglais « cursor »),
« line » (ligne), et « text » (texte). Une sémantique
codée, difficile à saisir même pour les anglophones. Avec l’HTML, la
sémantique de la langue est presque entièrement préservée, avec l’ajout
de balises de démarcation graphique : « <I> Bonjour !
</I> » veut dire « Bonjour » écrit en italique. Dans la périphérie, nous
trouvons des possibilités d’accès multiples relatives aux possibilités
des codes grâce aux logiciels qui génèrent les langages disponibles aux
« usagers » qui ont peu de connaissances sur la question.
Les moins amateurs à ce sujet, sont capables de comprendre la logique
cachée des codes et même de faire quelques essais de programmation.
Tandis que ceux qui ignorent le plus ces codes, sont incapables de saisir
la complexité qui émane des écrans « naïfs » mais arrivent
cependant à réaliser des tâches. Figure
1
- L'échelle des langages numériques, analogue à
celle du pouvoir informatique. La couleur mauve représente la réalité
virtuelle. Le bleu, la réalité physique qui l’entoure. Pour comprendre les interactions en réseau, nous suggérons une explication et une représentation des échanges communicationnels – dynamiques par nature - par le moyen des configurations de significations qui « entourent » le vécu des individus. Les configurations signifiantes sont des ensembles de significations mises en action par nos cerveaux dans des contextes dynamiques donnés. En d’autres mots : des représentations d’ensemble situées dans un espace et dans un temps, mais qui sont le résultat d’une histoire (un continuum), et qui se transforment quand le sujet se déplace de l’espace E1 à l’espace E2, et d’un temps T1 à un temps T2 (Campos, 1998, 2000, sous presse). Elles comportent les significations dégagées des mots et des images mentales qui nourrissent nos mémoires de vécu et de schèmes symboliques (Piaget, 1976 ) mis en œuvre par nos actions motrices ou de pensée (opérations cognitives) sur le monde. Les actions sont entamées par des schèmes cognitifs et affectifs construits dans une histoire de vie (Varela, 1996). Les configurations signifiantes, en tant qu’extensions de notre être, nous accompagnent tout le temps et s’ajustent aux réalités contextuelles en exprimant les intentions issues de nos expériences vécues, tendant toujours vers l’équilibre. Dans le cas du milieu numérique, cet ajustement cognitif-perceptuel-affectif crée des nouvelles possibilités pragmatiques selon l’évolution de la technologie. Par exemple, les échanges écrits par le moyen des systèmes asynchrones de communication demandent la mise en action de quelques mécanismes, tandis que l’intégration de la dimension figurative (images et sons) au texte dans l’avenir, demandera l’ajout d’autres mécanismes cognitifs, perceptifs et affectifs. L’esquisse du modèle ci-dessous essaie de représenter l’interaction en réseau dans un monde qui est dorénavant en « mode mixte » (virtuel et en face-à-face). De plus, il essaye d’intégrer les divers mécanismes intentionnels mis en action dans la recherche de satisfaction des besoins symboliques des individus. Figure
2
- L'interaction en réseau. Les sphères représentent
les individus (A, B, etc.). L'atmosphère qui les entoure représente les
configurations signifiantes. Les intersections des atmosphères représentent
les significations partagées dans l’acte communicationnel. La dynamique
de l’action cognitive-perceptive-affective change constamment ainsi que
la disposition des éléments. Ils s’ajustent selon le contexte, activés
par l’intention consciente. Le
big bang des significations
Le
plus grand défi de sciences humaines et sociales est d’arriver à une
forme de représentation des phénomènes humains avec une capacité
explicative et de prédiction semblable à celle des sciences naturelles
et jusqu’à une certaine mesure à celle de la physique (Granger, 1992).
L’arrivée des sciences cognitives et le rapprochement des études en
communication à l’ensemble des disciplines biologiques signalent des
avancements. La question la plus difficile est la suivante : comment
attribuons-nous des significations aux objets du monde ? Étant donné
l’usage de l’analogie dans l’explication scientifique, nous nous
permettrons de l’utiliser ici pour suggérer un chemin de réflexion sur
la problématique des significations dans la communication en réseau. Jusqu’à
ce jour, la physique n’est pas encore arrivée à nier les évidences
qui soutiennent l’hypothèse selon laquelle l’univers est en expansion.
De notre connaissance, cette découverte - considérée une des plus
grandes révolutions du vingtième siècle (Hawking, 1988) - n’a pas
soulevé d’analogies par rapport à l’évolution humaine. Nous savons
que notre connaissance sur l’évolution de la communication chez les
humains est très limitée. En effet, les études en biologie se limitent
surtout aux appareils organiques qui permettent la communication (Hauser, 1996).
Les études cognitives et celles sur le rôle joué par l’affectivité
dans l’acte de connaître le monde sont très récentes en termes
historiques, et tout ce qu’on peut dire c’est que des avancements
prometteurs s’annoncent. Un des plus grands défis est de comprendre
comment les significations sont produites et comment elles dirigent - et
sont dirigées - par les mécanismes procéduraux de la conduite humaine.
En effet, cette question majeure devrait être au centre des « partenariats »
entre les disciplines biologiques et sociales parce que le « fait
social » n’est qu’un fait signifiant. Quand
nous parlons des configurations signifiantes, nous essayons de saisir un
phénomène à la fois organique (systèmes d’action des schèmes cérébraux)
et signifiant (systèmes de significations mis en action par les derniers)
qui tend vers des équilibres provisoires dans l’acte communicationnel.
Il est indéniable que le résultat de la mise en action de configurations
signifiantes s’agrandit au fil de l’histoire de l’espèce : les
connaissances abstraites et pratiques se construisent les unes sur les
autres, les langues évoluent et meurent en donnant lieu à des nouveaux
idiomes, les langages formels, non-formels et mixtes se multiplient, des
nouvelles formes d’usage politique- organisationnel sont créées. Ces
exemples témoignent de l’accélération de l’expansion
de l’univers symbolique d’une espèce en lutte pour sa survie. En
effet, nous vivons le fait le plus remarquable
de notre histoire évolutive : le
« big bang » des significations. Ce big bang, « canné » par les réseaux, est accompagné
d’une véritable révolution dans la façon de communiquer, d’échanger
et d’organiser les significations, avec des conséquences certaines pour
l’avenir de l’espèce. Ignorer les changements relationnels amorcés
par la communication en réseau serait, à notre avis, ignorer les conséquences
des nouvelles formes de pouvoir qu’elle entraîne.
Cette introduction à la thématique vise surtout à présenter le modèle
explicatif qui a guidé les études que nous avons menées. Je laisse aux
sociologues et aux politologues le soin de répondre aux questions d’ordre
général concernant les conséquences de la mise sur pied des structures
informatiques et le rapport des groupes qui contrôlent les structures de
pouvoir de l’intérieur. Nos buts sont plus ciblés. Ils sont de
discuter à propos de quelques aspects moraux des relations de pouvoir,
notamment le respect et l’autorité, qui s’établissent dans l’interaction
sociale des personnes et des groupes qui communiquent par réseau, et
comment ils s’associent aux demandes cognitives des communautés d’apprentissage,
de pratique et d’intérêt. Communautés
en réseau
Types
de communautés en réseau
Les
communautés en réseau permettent une nouvelle forme d’interaction
sociale en utilisant Internet (ou plus rarement un réseau Intranet) à
des fins d’échange communicationnel et de partage de connaissances de
sorte à étendre les expériences vécues dans la vie de tous les jours.
Nous n’avons pas l’intention d’établir une typologie exhaustive des
communautés en réseau, mais de suggérer le besoin de réfléchir sur
cette question de la même façon que nous pensons aux différentes formes
d’association humaine. Les typologies peuvent être définies par différents
critères. Nous considérerons les descriptifs, les cognitifs et les
moraux, ceux qui, à l’heure actuelle, apportent des pistes de réflexion
sur les phénomènes en lien avec les communautés en réseau. Une
première typologie, plus ou moins consensuelle est utilisée par
plusieurs chercheurs, elle a un caractère descriptif : elle différencie
les communautés d’apprentissage en réseau de celles de pratique et
d’intérêt. Les communautés d’apprentissage sont établies grâce à
la décision - et selon les contraintes - des institutions éducationnelles
dans le cadre de la formation, à des fins d’apprentissage (Laferrière,
2000). Les communautés de pratique sont établies par les organisations
publiques ou privées dans le cadre de la pratique professionnelle,
principalement à des fins de résolution de problèmes prenant place dans
les organisations (Benoit, 1999, 2000 ; Wenger, 1998). Les communautés
d’intérêt sont celles établies par la libre volonté des individus,
selon des besoins très variables. Cette typologie descriptive (communautés
d’apprentissage, de pratique et d’intérêt) peut, sûrement, être
reformulée au fur et à mesure que les communautés en réseau se
popularisent et deviennent plus communes. Une
typologie cognitive des communautés en réseau pourrait s’ancrer à ce
que Gibbs appelle la distinction entre le langage littéral et le langage
figuratif (1994), étant donné que la communauté n’existe que dans le
cadre de l’interaction symbolique qui se passe dans l’univers du
langage. La notion de littéralité dans le langage et la pensée n’a
pas encore trouvé une théorie intégrative capable de la soutenir parce
que le caractère référentiel du vécu (par définition dynamique et
dirigé vers l’équilibre) est par nature difficile à saisir, et varie
selon le contexte. Le processus permanent d’interprétation des
significations du langage naturel est temporel (Grize, 1997; Grize et
Le Boniec, 1991) et peut être, d’une manière floue, divisé en trois
phases séquentielles et en une quatrième inscrite dans l’ordre du
possible: (1) compréhension - processus immédiat de création des
artefacts communicationnels comme les mots, (2) reconnaissance - des
significations des artefacts, (3) interprétation - réflexion consciente
et intentionnelle sur les valeurs émanant des significations, et (4) appréciation
– jugement esthétique des artefacts (Gibbs, 1994). Cette échelle du
processus de production de la pensée mène à la reconnaissance centrale
de l’interprétation de ce que l’autre a à nous dire, et à des
notions capitales à
notre argument comme celle de « communautés d’interprétation »,
mises en évidence récemment dans le cadre du développement théorique
d’une typologie cognitive des communautés en réseau entrepris par le
TL-PDS Telelearning Professional Development School à McGill University (Breuleux
et Laferrière, 2000)[1].
Une
dernière typologie pourrait être adoptée par rapport aux valeurs exprimées
par les significations. Les significations sont toujours des produits
dynamiques de vécus qui s’actualisent de façon permanente et qui sont
mises en contexte par des valeurs soit d’ordre moral ou d’ordre
pratique, pour nous référer à la distinction kantienne entre l’impératif
catégorique et l’impératif hypothétique (Kant, 1994)[2].
La mise en action des valeurs dans le vécu grâce aux mécanismes
cognitifs qui mènent à l’interprétation doit se passer, nécessairement,
dans une situation d’échange communicationnel, dans un contexte de mise
en interaction de configurations signifiantes. Les échanges
communicationnels de valeurs, peuvent être de deux catégories : hétéronomes
et autonomes. Les premiers sont fondés sur des relations coercitives qui
s’établissent, selon des niveaux différents de contraintes, entre
personnes qui sont ou qui se croient inégales. Les derniers, quant à eux,
sont fondés sur des relations de collaboration ou de coopération
non-compétitive (Campos, sous presse ; Freitas, 1997 ; Piaget,
1977) entre personnes égales ou qui se croient égales. Du point de vue
des valeurs, les communautés peuvent donc être hétéronomes ou
autonomes. La
dimension éthique de la collaboration en réseau
Pour
saisir le phénomène de l’interaction en réseau, il nous semble plus
convenable d’inter-relier les éléments des trois typologies. Cependant,
les aspects moraux sont ceux qui, à notre avis, définiront la qualité
constitutive des communautés. Seulement la moralité de l’agir en réseau
peut garantir les bases de processus communicationnels capables de mener
les participants à coconstruire des connaissances, c’est-à-dire, à
s’engager à faire des travaux d’interprétation en collaboration.
Savoir si une communauté est hétéronome ou autonome devient essentiel,
étant donné le caractère fondamental de l’autorité dans les
relations humaines. L’autorité
et le respect
Pour
comprendre le rôle de l’autorité, crucial pour le modelage (shaping)
des échanges communicationnels asynchrones par forum (par ailleurs dans
tous les échanges), il faut d’abord avoir une définition du respect.
Selon Piaget, respecter une personne suppose la reconnaissance de son échelle
de valeurs. Par ailleurs, le respect contribue à la formation des
conduites qui caractérisent les normes morales. Les normes morales résultent
d’un processus d’équilibration de valeurs (1977). Ce processus,
du point de vue symbolique, n’est que la mise en action des
configurations signifiantes. Les configurations signifiantes ont des règles
de fonctionnement (la structure cognitive), des valeurs (les
significations échangées sous une contrainte morale donnée) et des
symboles (les systèmes langagiers qui s’appuient sur des règles et
expriment des valeurs). Le moteur de ce mécanisme dynamique tendant à
l’équilibre n’est que l’affectivité (Piaget, 1954).
Le respect s’ajuste aux relations sociales établies par l’individu,
les échanges de valeurs pouvant être hétéronomes ou autonomes. Dans
une situation hétéronome, une contrainte est imposée par un élément
d’autorité ou de prestige, et dans une situation autonome, aucun de ces
éléments n’interviennent (Freitas, 1997 ; Piaget, 1977). L’autorité
n’est que l’exercice, par un sujet, d’une contrainte sociale sur un
autre sujet. L’exercice de l’autorité altère les possibilités d’échange
et définit l’équilibre social grâce à une force qui s’impose, soit
d’ordre moral, de reconnaissance sociale (prestige) ou même de la
multiplicité de possibilités de l’ordre de la violence.
Différemment, dans une situation autonome, les sujets étant ou se
croyant égaux rendent possible l’exercice d’une autorité négociée
qui s’alterne selon les mouvements d’échange de valeurs. Les
communautés en réseau ne sont pas immunes aux rapports de pouvoir qui
s’établissent entre les individus dans la société. Tout au contraire,
elles les reproduisent. Cependant, les résultats de cette reproduction
sont parfois défiés par la nature collaboratrice des réseaux. Des
recherches sur le terrain on déjà montré que même au niveau du «télédébit »[3]
(broadcasting)
d’objets comme, par exemple, une image ou un hyperlien partagés
dans un forum, une forme de collaboration primaire s’établie entre les
participants (Campos et Laferrière, sous presse; Campos, Laferrière et
Harasim, 2001). Nous
soutenons ici que, pour bien saisir la nature des échanges en réseau,
notamment les rapports d’autorité, il faut prendre en considération
les trois typologies décrites précédemment. Il
est très difficile d’isoler les rapports cognitifs (menant à l’interprétation
intentionnelle identifiée par Breuleux, suite aux processus initiaux de
compréhension et de reconnaissance), des valeurs (échange de
significations construites dans l’histoire d’un vécu) et des facteurs
descriptifs dans lesquels une communauté donnée a été créée. Par
exemple, une communauté en réseau peut présenter les trois sous-types
descriptifs à la fois. Un cours universitaire qui intègre la technologie
des forums asynchrones peut avoir un forum destiné à l’apprentissage
de concepts et de théories (restant au niveau d’une communauté d’apprentissage),
un deuxième forum portant sur un travail collaboratif en équipe où la résolution
consensuelle de problèmes retrouvés dans la pratique de la réalisation
d’un projet concret (la communauté d’apprentissage se transforme en
une communauté de pratique), et
un troisième forum destiné à un « café virtuel » dans
lequel différentes discussions nées de l’intérêt personnel des
participants émergent (restant au niveau d’une communauté d’intérêt).
De même, on peut dire que dans les cas des communautés d’apprentissage
et de pratique (premier et deuxième forums de notre exemple), à cause du
besoin de comprendre et de résoudre des problèmes plus ou moins
complexes et des stratégies de communication élaborées qui s’imposent pour
rendre possible l’accommodation des concepts (stockage plutôt dans la mémoire
de long terme), on y retrouve des communautés d’interprétation (Breuleux
et Laferrière, 2000). Dans le cas de la communauté d’intérêt (troisième
forum de notre exemple) où les rapports sont moins approfondis et liés
au besoin de comprendre des idées sans nécessairement arriver à l’apprentissage
de haut niveau (stockage plutôt dans la mémoire à court terme), on y
retrouve une communauté de compréhension. Mais, quand les questions d’autorité
sont prises en considération, les frontières ne sont ni souples ni
faciles à comprendre. Le
paradoxe de la collaboration en situation hétéronome
Les communautés d’apprentissage
et de pratique mises sur pied par des institutions sont hétéronomes par
nature, à l’inverse des communautés d’intérêt. Les données de
recherche concernant les premières démontrent leurs caractères
coercitifs. Dans une étude menée dans huit universités canadiennes et
nord-américaines où nous avons analysé plus d’une centaine de cours
en mode mixte (Campos, Laferrière et Harasim, 2001), la majorité des
professeurs ont utilisé des règles contraignantes pour obliger les étudiants
à participer aux forums de discussion. Dans la plupart des cas la méthode
était celle d’évaluer la participation de façon quantitative (définition,
au préalable, de nombre de messages à écrire) à l’exception d’une
minorité qui ont décidé d’évaluer la qualité des contributions. Une
majorité des professeurs ont eu des expériences décevantes après avoir
laissé libre court à la participation : les étudiants ne sont pas
allés aux forums de façon spontanée pour « discuter ».
Cependant, après l’inclusion de règles de participation, les résultats
ont dépassé largement les intentions des professeurs mais de façon inégale :
toujours un certain nombre d’étudiants font ce qui est exigé pour
avoir les points tandis que d’autres (normalement nombreux) débordent
les attentes en construisant un espace d’interaction sociale collaborative d’interprétation (Breuleux
et Laferrière, 2000). De plus, ce mouvement vers l’interprétation se
constitue parfois en même temps qu’un mouvement vers l’autonomie. Les exigences du cours, étant déjà remplies, sont dépassées
par un processus où les besoins de reconnaissance, d’attention et de
partage de connaissances du vécu des autres s’imposent. L’autorité
du professeur se dissout et le respect de l’autorité imposée devient
au fur et à mesure des changements, le respect d’une autorité acceptée,
plus « égale » dans le contexte d’une classe qui s’ouvre
à l’extérieur (Laferrière, 2000 ; Laferrière, Breuleux et
Campos, 1999). Malgré la tendance à l’ouverture, les communautés d’apprentissage
sont, par définition, hétéronomes. De
même, les communautés de pratique sont aussi des entités hétéronomes.
Issues du milieu scolaire ou professionnel, elles sont mises sur pied par
une autorité quelconque, qui définit son besoin et son mandat.
Curieusement, les communautés de pratique en réseau semblent être vouées
au paradoxe : ces groupes sociaux se construisent dans l’apparence
de façon moins contraignante que les communautés d’apprentissage (pas
de points de participation) mais s’avèrent plus collaboratrices que
celles-ci. Nous ne savons pas le rôle de l’autorité cachée (normalement
le patron) dans le phénomène participatif des communautés de pratique,
mais des expériences innovatrices menées au Canada (Benoît, 1999 ;
Benoît, 2000) ont démontré jusqu’à présent une tendance marquée à
l’autonomie (voir le processus que Wenger, 1998,
appelle « négociation du sens ») et à l’interprétation
(Breuleux et Laferrière, 2000). Quant aux communautés d’intérêt,
à caractère entièrement autonome, nous ne sommes pas au courant des
recherches sur leurs processus d’interprétation. Les
défis de l’interprétation
Une
recherche que nous avons menée récemment sur une guerre verbale en ligne
dans le cadre d’un cours post-secondaire (Campos, sous presse) démontre
comment un mot n’est jamais un « seul » mot. Chaque mot est
pluriel, de même que les significations que nous leur attribuons selon
l’usage et selon le contexte particulier d’un échange
communicationnel donné. Ce que nous disons en face-à-face est
normalement plus facile à saisir selon le contexte parce que les éléments
communicationnels verbaux sont accompagnés des mécanismes de soutien innés,
comme la reconnaissance faciale (Hauser, 1996) ou construits, comme les
expressions du visage et les gestes. Dans la communication plutôt écrite
des systèmes de forums asynchrones (qui promet de se faire accompagner
par d’autres possibilités de la connaissance, comme les images et les
sons de la dimension figurative) tout ce que nous avons sont des mots
pluriels qui se succèdent dans un environnement dynamique, interactif et
adaptable. Alors, le processus de compréhension, de reconnaissance et
d’interprétation (on laisse de coté l’appréciation esthétique !)
se passent dans un contexte d’aveuglement de l’autre. Les mots, on le
sait, ne peuvent jamais être pris au sens littéral, car celui-ci,
simplement, n’existe pas (Gibbs, 1994). Nos représentations des choses
sont le seul instrument d’interprétation de ce qu’on nous dit (écrit)
et de production de ce qu’on dira (répondra par écrit). Notre vision
des représentations diffère des courants des théories néo-béhavioristes
du traitement de l’information et des ceux inspirées dans la tradition
du connexionisme car elles ne discutent que les aspects procéduraux de la
connaissance. Nous croyons plutôt que les représentations sont procédurales
et signifiantes à la fois, et
qu’elles n’existent que dans le contexte
social de leur actualisation issue de l’histoire
de leur vécu (Varela, 1994), c’est-à-dire, dans la pragmatique de
l’acte de communication. Les configurations signifiantes ne sont qu’un
modèle de cette réalité sociocognitive où les implications procédurales
de la pensée humaine entraînent des significations qui se coconstruisent
dans des contextes communicationnels (Campos, 1998 ; 2000 ; sous
presse ; Grize, 1997 ; Piaget, 1991 ; Piéraut-Le Boniec,
1990). Ce
processus interprétatif souffre de deux types transversaux de contraintes.
Une première dérive des niveaux du codage, qu’on pourra appeler d’hétéronomie
du savoir informatique, définissant des structures d’insertion sociale
larges. La deuxième dérive des niveaux de respect qui définissent l’attribution
de l’autorité dans les échanges sociaux en réseau. En d’autres mots,
une morale du partage et de la coconstruction de connaissances en réseau
ayant une hétéronomie et une autonomie. Comme nous avons déjà suggéré
précédemment, nous laissons aux sociologues et aux politologues l’hétéronomie
du savoir informatique. Concernant la morale des échanges en réseaux,
les difficultés créées par les contraintes institutionnelles d’un côté,
et par le handicap cognitif-affectif entourant la communication dynamique
écrite d’un autre côté, entraînent des défis majeurs. Ces défis
reposent dans le besoin d’une réflexion plus approfondie sur une éthique
des échanges asynchrones et dans une compréhension plus poussée des
processus sociocognitifs de communication déclenchés dans les systèmes
de forums - les communautés d’interprétation (Breuleux et Laferrière,
2000) - et dans des efforts d’amélioration des interfaces de sorte à
promouvoir des interactions plus faciles et adaptées à notre savoir-être.
Nous croyons que ces défis offrent des horizons riches pour la recherche.
Conclusion
Les
communautés en réseau sont des espaces d’interaction sociale où véritablement
de nouveaux apprentis et des vieux maîtres se récréent et se
transforment à cause de la remise en question des relations sociales qui
se passent dans le contexte des possibilités ouvertes par les nouvelles
technologies de l’information et de la communication, notamment dans les
systèmes asynchrones des forums. Certes,
il n’y a pas de frontières claires dans aucune des typologies de
communautés en réseau présentées tout au long de l’article. Les
lectures que les personnes font des mots et des artefacts mis en réseau,
constituées par les manifestations numériques superficielles rendues
possibles grâce aux niveaux progressifs du codage, sont encore plus
floues. L’interprétation peut se passer dans des situations hétéronomes
et autonomes, peut mener à la guerre verbale et à la souffrance (Campos,
sous presse) ou à la collaboration. Cependant, il y a des motifs pour être
optimiste. Paradoxalement,
des communautés nettement hétéronomes où on n’espérait jamais voir
un développement vers l’autonomie, font souvent ce chemin. L’hypothèse
de Piaget selon laquelle il y a un processus évolutif de l’hétéronomie
vers l’autonomie (Freitas, 1997) semble corroborée par la pratique des
communautés en réseau. Il faut, cependant, évoluer à un système
normatif (la « netiquette » étant un premier pas) capable de
régler les situations hétéronomes et autonomes, focaliser les efforts
des « habitants » des communautés en réseau vers l’interprétation
(coconstruction de connaissances), et surtout, vers l’échange de
valeurs grâce au bon usage des mots, et des aspects figuratifs du langage.
Remerciements
J’aimerais
remercier Dr Lia Beatriz de Lucca Freitas (Université de l’État du Rio
Grande do Sul, Brésil) pour ses insights
extraordinaires sur les fondements de l’éthique piagetienne, Dr
Jean-Blaise Grize (Université de Neuchâtel, Suisse) et Dr Zelia
Ramozzi-Chiarottino (Université de Sao Paulo) pour l’accompagnement généreux
durant ma carrière scientifique, Dr Thérèse Laferrière (Université
Laval, Canada) pour le partage de son expertise pendant nos discussions du
modèle présenté ci-dessus dans le cadre de la communication pédagogique,
Dr Jean Benoît (CEFRIO – Centre francophone d’informatisation des
organisations, Canada) pour son amitié et ses éclairages sur la nature
des communautés de pratique en réseau. Bibliographie
Benoît,
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pratique en réseau : le forum de discussion et la base de
connaissances des inspecteurs de la Commission de la santé et de la sécurité
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[1] Le TL-PDS est un projet du Réseau pan-canadien de centres d’excellence en téléapprentissage, coordonné par Dr Thérèse Laferrière, Université Laval, Canada. [2]
L’impératif catégorique est le résultat d’une morale nécessaire
et indépendante de toute expérience. L’impératif hypothétique
est le résultat d’une « morale » pratique et contingente, dont
l’action se définit par la recherche de la satisfaction des buts
personnels. Pour Kant, la vraie morale est celle exprimée par l’impératif
catégorique. Par exemple : quand Socrates a choisi d’accepter la
condamnation injuste à laquelle il a été soumis pour ne pas être
obligé d’agir contre ses valeurs personnelles, il s’est guidé
à l’aide de l’impératif catégorique dont
parle Kant. [3] L’expression française « télé-débit » a été formulée par Dr Thérèse Laferrière, Université Laval, Canada. Milton
Campos est professeur adjoint au Département de communication de l’Université
de Montréal, Canada. Dr Campos est détenteur d’un doctorat en
psychologie, ainsi que d’une maîtrise et d’un baccalauréat en
communication de l’Université de São Paulo. Sa recherche post-doctorale
a été développée à Simon Fraser University, en collaboration avec le
RCE-TA - Réseau de centres d’excellence en téléapprentissage. Milton
Campos coordonne le Projet de recherche Inter@ctiva sur les interactions en
réseau. Le projet démarre des études
sur la communication hypermédia et multimédia centrées sur la mise sur
pied de communautés virtuelles et sur les rôles des intervenants et des
participants dans le but d’identifier et de développer des stratégies
efficaces d’interaction communicationnelle en réseau. De plus, Dr Campos
développe des méthodes de recherche adaptées à l’étude des discours
hypermédias et multimédias.
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